David Wilk est un héros. Ce libraire n'en pouvait
plus de voir, trois fois par semaine, le terrain de football
où jouaient ses enfants se transformer en un cimetière
de bouteilles en plastique. Un jour, il est venu avec un
gros réservoir empli d'eau du robinet. Et, depuis,
les jeunes joueurs y remplissent à chaque match les
bouteilles réutilisables qu'ils amènent avec
eux. Wilk a rejoint une famille de plus en plus large :
celle des Américains qui ont déclaré
la guerre à l'eau en bouteille.
L'homme fait un rapide calcul : son geste a permis de "sauver"
peut-être 1 800 bouteilles par année. C'est
un gain net : dans sa petite ville du Connecticut, le PET
(polyéthylène téréphtalate)
ne se recycle pas. "Je pars du principe qu'un petit
changement de comportement peut avoir de grandes conséquences,
explique-t-il au téléphone. Boire ou ne pas
boire une bouteille d'eau, c'est une décision vraiment
simple. D'autant que l'alternative l'est aussi : ouvrir
le robinet!"
Aux Etats-Unis, l'eau en bouteille coule (encore) à
flots. Cette boisson a dépassé depuis longtemps
la bière et le lait en termes de ventes. Elle est
placée maintenant derrière les sodas, qu'elle
devrait doubler au tournant de 2011. La progression a été
faramineuse : en 1980, chaque Américain buvait 19
litres d'eau en bouteille par année. A présent,
il en est à 114. Pour la seule année dernière,
la production a été de 34 milliards de litres,
engendrant presque 12 milliards de dollars de revenus.
Malgré ces chiffres, l'avenir de l'eau en bouteille
semble troublé. Les critiques fusent désormais
contre cette boisson qui, il y a quelques années
encore, était considérée comme source
de bien-être et synonyme de vie saine et active. Sous
l'impulsion de San Francisco, plusieurs villes américaines
ont banni l'achat d'eau en bouteille pour leurs employés.
Des associations d'étudiants cherchent un peu partout
à faire de même au sein des universités.
Des Eglises, ainsi que la Coalition nationale des nonnes
américaines, ont appelé leurs membres à
éviter l'eau en bouteille "autant que possible"
au motif que l'eau doit être un bien accessible à
tous. A travers le pays, des dizaines d'organisations prônent
son boycott. Et certains restaurants ont commencé
de refuser de servir à leurs clients une autre eau
que celle du robinet.
PRODUCTEURS SUR LA DÉFENSIVE
"Ici, le calcul a été simple, note une
porte-parole de la mairie de San Francisco : 500 000 dollars
économisés par année." Une dépense
qui était particulièrement mal venue alors
que l'eau municipale de la ville est l'une des plus réputées
du pays. Selon le bureau du maire, "plus d'un milliard
de bouteilles en plastique finissent dans les décharges
de Californie chaque année, mettant 1000 ans à
se décomposer et dégageant des additifs toxiques
dans les nappes phréatiques. Tous ces déchets
et cette pollution sont générés par
un produit dont la qualité, selon des critères
objectifs, est souvent inférieure à celle
de l'eau municipale."
A l'échelle des Etats-Unis, quelque 25,5 milliards
de bouteilles d'eau sont vendues chaque année, et
à peine 16% d'entre elles sont recyclées.
Selon les chiffres d'organismes indépendants, il
faut en moyenne trois litres d'eau pour produire un litre
d'eau minérale. Et surtout, chaque année,
17 millions de barils de pétrole sont employés
à sa fabrication, sans même tenir compte de
son transport. Au final, tout cela se traduit par une équation
simple : l'énergie nécessaire à produire,
transporter, réfrigérer et se débarrasser
d'une bouteille en plastique revient à la remplir
au quart de pétrole.
Les producteurs d'eau en bouteille, dont les trois plus
importants sont Nestlé, Coca-Cola et Pepsi, sont
sur la défensive. Paré jusqu'ici de toutes
les vertus, leur produit pourrait bientôt rejoindre,
à l'instar des sacs en plastique, les emblèmes
honnis par une population de plus en plus consciente des
enjeux écologiques. L'organisation qui défend
leurs intérêts, l'International Bottled Water
Association, vient de lancer une "campagne nationale
d'éducation sur l'eau minérale" afin
d'"éduquer" clients, hommes politiques
et autres journalistes.
Devant ses pairs à New York, le PDG des eaux minérales
de Nestlé en Amérique du Nord, Kim Jeffery,
s'en prenait récemment à ces accusateurs.
L'eau minérale, disait-il, est saine ("nos produits
sont testés 6000 fois par jour"), elle répond
aux besoins d'une population dont 32% des membres sont considérés
comme obèses et, surtout, l'industrie de l'eau fait
des progrès constants en matière de respect
de l'environnement : "Nous avons réduit le poids
de nos emballages de 40% ces dix dernières années",
souligne-t-il.
Il n'empêche : le débat s'est déplacé
désormais sur le terrain moral. Venus tard sur ce
marché, Coca et Pepsi, notamment, puisent allégrement
dans les réserves d'eau municipale, et en remplissent
leurs bouteilles après avoir simplement filtré
l'eau et lui avoir ajouté quelques substances (dont
du sel). Cette manière de faire a fini par indigner
ceux qui jugent la situation tout bonnement absurde dans
un pays où 97% de l'eau du robinet est considérée
comme de bonne qualité. Alors que 36 Etats américains
vont souffrir d'un manque d'eau d'ici à 2013, et
que les installations publiques menacent parfois de tomber
en ruine par manque de fonds, les consommateurs n'auront
peut-être bientôt d'autre choix que de se tourner
vers les petites bouteilles. A un prix qui est entre 240
et 10000 fois supérieur à celui de l'eau du
robinet.
Luis Lema (Le Temps.ch)