"Perte d'habitats favorables" et "contraction
des aires de distribution". Tel est l'avenir "très
probable" qui attend les poissons migrateurs européens, à la
fin du XXIe siècle. Fautifs : le réchauffement
climatique, mais aussi les multiples impacts des activités
humaines, à commencer par les barrages, la pollution
des rivières et la surpêche.
Le changement climatique affecte aussi les espèces
végétales. Les plantes grimpent en altitude
pour retrouver des conditions favorables à leur
développement. Une équipe franco-chilienne
a ainsi livré récemment, dans la revue Science,
les résultats d'une étude portant sur 171
espèces végétales (herbes, arbustes
et arbres) poussant sur six chaînes de montagne (Alpes,
Pyrénées, Massif central, Jura, Vosges, et
massif corse).
En utilisant les relevés forestiers qui consignent
depuis le début du siècle passé la
distribution géographique de ces plantes, les chercheurs
ont constaté qu'elles avaient grimpé de 65
mètres entre 1971 et 1993 ! Les auteurs ont corrélé cette
montée avec l'élévation des températures
enregistrées dans les massifs.
Or celles-ci montrent un réchauffement très
marqué depuis les années 1980.
Pour la première fois, une étude s'est intéressée, à l'échelle
de l'ensemble du continent européen, aux conséquences à long
terme des "changements globaux" sur les poissons
migrateurs amphihalins : ceux, dits potamotoques, qui vivent
en mer et remontent les fleuves pour frayer, comme le saumon
; et ceux, moins nombreux, appelés thalassotoques,
qui vivent en eau douce et se reproduisent en mer, comme
l'anguille, le mulet-porc et le flet.
Spécialiste d'écologie aquatique au Cemagref
(Institut de recherche pour l'ingénierie de l'agriculture
et de l'environnement), Géraldine Lassalle a d'abord
dressé, pour les 28 espèces européennes,
une cartographie des 196 bassins où elles étaient
présentes dans les années 1900. Un "état
des lieux zéro", encore vierge de l'action
des gaz à effet de serre et des grands ouvrages
hydrauliques construits à partir des années
1950. Elle a ensuite modélisé l'évolution
de ces populations à l'horizon 2100, en prenant
pour hypothèse une hausse de température
de 3,4 °C - soit un scénario médian par
rapport aux prévisions du Groupe d'experts intergouvernemental
sur l'évolution du climat (GIEC), qui vont de +
1,1 °C à + 6,4 °C -, avec son incidence
sur le régime des pluies et les bassins versants.
Résultat : les deux tiers des espèces amphihalines
devraient voir leur espace vital se réduire, parfois
très fortement. Certaines, comme le saumon et l'alose
de la mer Noire, l'omble arctique, le corégone,
l'éperlan, la grande alose ou la lamproie de rivière,
perdront entre la moitié et 100 % de leurs bassins
de vie actuels, n'en gagnant en échange qu'un petit
nombre. Pour d'autres, comme la truite brune, la truite
de la mer Caspienne, la lamproie marine, l'esturgeon de
l'Adriatique ou le saumon de l'Atlantique, les pertes seront
plus limitées, mais significatives. Seules trois
espèces, l'alose feinte, l'anguille européenne
et la vimbe, bénéficieront du réchauffement
des eaux. "De façon générale,
les bassins gagnés au nord de la limite de distribution
actuelle des poissons ne compenseront pas ceux qui seront
perdus au sud", décrit Mme Lassalle.
Ces prédictions confirment, en les amplifiant,
les observations de terrain qui montrent que certains peuplements
piscicoles subissent déjà l'influence du
changement climatique. L'éperlan, amateur d'eau
froide, que l'on trouvait il y a quelques années
encore dans la Gironde, ne descend plus aujourd'hui en
dessous de la Loire. Les populations de flets ont chuté dans
les estuaires du Tage et de la Gironde, tandis qu'elles
se développent dans le canal de Bristol et dans
l'Elbe. Le mulet-porc, acclimaté aux eaux chaudes
de la Méditerranée et des côtes africaines,
remonte désormais jusqu'en Ecosse, au Danemark et
en Suède. L'alose feinte, qui ne s'aventurait pas
plus haut que la Lituanie, pousse à présent
jusqu'à l'Estonie et la Finlande.
Au réchauffement s'ajoutent les barrages et les écluses
qui font obstacle à la migration des poissons vers
les zones de ponte, la surexploitation par la pêche
et la pollution des cours d'eau. C'est "l'action cumulée
de ces différentes menaces", souligne la chercheuse,
qui explique le déclin constaté pour la plupart
de ces poissons. Les cas les plus emblématiques
sont celui de l'esturgeon européen, naguère
présent sur tout le continent et aujourd'hui cantonné,
en petit nombre, à l'estuaire de la Gironde, et
celui de l'anguille européenne, dont les stocks
se sont effondrés.
La majorité de ces migrateurs figurent parmi les
espèces protégées, au titre de la
directive européenne "habitats, faune, flore",
de la Convention sur le commerce international des espèces
de faune et de flore sauvages menacées d'extinction
(Cites), ou de la convention de Berne sur la conservation
de la vie sauvage et du milieu naturel en Europe. Cinq
d'entre elles - les esturgeons russe, de l'Adriatique, étoilé et
européen, ainsi que le béluga - sont classées
sur la liste rouge de l'Union internationale pour la conservation
de la nature (UICN).
Une inconnue demeure, que ne peuvent maîtriser les
modèles. Quelle sera la capacité d'adaptation
de ces poissons aux bouleversements climatiques ? L'exemple
de certains oiseaux, insectes et amphibiens, ou encore
de plantes, capables de décaler leur cycle de reproduction
ou même de muter génétiquement en quelques
générations, montre que les animaux et les
végétaux savent parfois trouver la parade
aux agressions de l'homme.
Pierre Le Hir