Nul doute que nous vivons un troisième choc pétrolier,
après ceux de 1973 et de 1979. Le premier était
politique, avec la crise entre l'Occident consommateur
de pétrole et les États producteurs du Moyen-Orient.
Le deuxième était spéculatif, avec
l'anticipation, par les marchés, d'une aggravation
de cette crise. Le troisième choc est, à la
fois, économique et spéculatif. Économique,
parce que la croissance mondiale a changé de rythme
avec l'industrialisation des pays les plus peuplés
au monde, Chine et Inde. Spéculatif, parce que les
marchés anticipent une poursuite de cette croissance,
son élargissement, demain, à l'Afrique, et
la persistance de conflits entre pays producteurs et consommateurs
de pétrole.
Voilà pourquoi les prix du pétrole ont quintuplé,
en dollars, depuis 2000. Ils n'ont fait que tripler en
euros, grâce à la solidité de la monnaie
européenne. Mais c'est encore beaucoup. À la
pompe, pour le consommateur final, la hausse est moins
forte (45% pour le super, 80% pour le gazole) parce qu'en
France, comme dans la plupart des pays européens,
ce que l'on paye en faisant le plein, ce n'est pas seulement
du pétrole, ce sont surtout des impôts. Ce
n'est pas le cas aux États-Unis où le consommateur
a ressenti, beaucoup plus directement que chez nous, la
hausse du brut.
Sauf rupture dans la mondialisation du développement économique,
rupture toujours possible mais imprévisible, le
cours du pétrole continuera d'être orienté à la
hausse. Ce qui n'empêchera pas des variations imprévues,
tant les anticipations peuvent être contrariées
temporairement par des événements inattendus.
Rien n'exclut que le brut revienne au-dessous de 100 dollars
le baril dans les prochains mois ; mais cela ne l'empêchera
pas de progresser vers les 200 dollars (aujourd'hui 130)
sur la longue durée.
Rupture du capitalisme
Cela signifie, tout simplement, que nous vivons dans un
modèle de développement intenable à long
terme. On a dit que la mondialisation marquait le triomphe
du capitalisme. On peut prédire, aujourd'hui, qu'elle
annonce aussi sa fin. Du moins sous la forme que nous lui
connaissons. Ce modèle épuise la nature et
il énerve la société. Le troisième
choc pétrolier nous dit très clairement :
changez de modèle ou vous exploserez avec lui. Sous
cet angle, il est très utile, même si, dans
l'immédiat, il provoque de graves soucis à de
nombreuses professions, ce qui justifie un effort de solidarité avec
elles. À nous de savoir gérer la transition
entre le modèle ancien, intenable, et un modèle
nouveau qui s'inventera, pas à pas, dans la difficulté.
En ce qui concerne le pétrole, le plus gros gisement à notre
disposition est celui des économies que nous pouvons
réaliser dans son usage. C'est évident dans
la conception de nos habitations et dans nos moyens de
transport. On nous annonce, pour bientôt, une voiture électrique
(que nous aurions pu « inventer », il y a trente
ans, lors du premier choc pétrolier) qui sera économe
en pétrole, à condition de produire de l'électricité avec
autre chose que de l'or noir. Ici, se pose le problème
de l'énergie nucléaire, qui n'est pas simple,
mais pas insoluble non plus. D'ailleurs, tous les pays
y pensent à nouveau, y compris ceux qui avaient
proclamé y renoncer.
Tout sera bouleversé par le choc que nous subissons
aujourd'hui : nos moyens de production, nos habitudes de
consommation, nos relations sociales et politiques. Un
nouveau monde est à inventer : rude tâche.
Belle tâche.
Jean Boissonna