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Pour la première fois, le ministère de l'agriculture
publie, lundi 17 septembre, une étude sur les exploitants
de ce secteur. Moins militants, ils sont plus professionnels
que leurs aînés. En Bretagne, une région
où ils sont très présents, les "bio"
n'échappent pas aux problèmes du monde paysan.
CAMPÉNÉAC de notre correspondante régionale
Qu'est-ce qui différencie une exploitation biologique
d'une "conventionnelle"? Au premier regard pas grand-chose.
Sans doute y voit-on moins de ces impressionnants engins agricoles,
moins de hauts silos qui laissent le néophyte perplexe.
En revanche, il est une phrase qui ne trompe pas : chez les
"bio", personne "n'écoule sa récolte",
tout le monde "valorise son produit". Autrefois,
cela signifiait vendre directement aux consommateurs. Aujourd'hui,
cela passe par des filières de commercialisation bien
organisées. Eric Boisbras, installé avec son
épouse, Maryvonne, et sa sur, à Campénéac,
dans le nord du Morbihan, a décidé de ne plus
accueillir de clients à la ferme - trop contraignant
-, mais il "valorise" encore l'essentiel de ses
fromages de chèvre sur deux marchés du département.
Quant à son lait de vache, il partira bientôt
dans une coopérative bio.
A l'entrée de l'exploitation, un mur de bottes de
foin. Au milieu de petites prairies, la fromagerie bien propre.
D'un côté, un bouc regarde le visiteur s'approcher
d'un il sombre, de l'autre, soixante-dix chèvres
blanches ou brunes attendent l'heure de la traite. Il y a
encore la quarantaine de vaches laitières qui paissent
au loin. "Nous dégageons un revenu correct",
admet M. Boisbras, installé dans un ancien corps de
ferme agréablement restauré. L'endroit a appartenu
à ses pa- rents. Eux avaient préféré
"faire construire", comme cela s'est beaucoup fait
quand l'agriculture intensive entamait sa période de
gloire en Bretagne.
La ferme n'a pas encore le label bio, elle ne l'obtiendra
qu'à l'issue de sa "deuxième année
de conversion". Le mot ne plaît pas à M.
Boisbras, parce que "cela fait penser à la religion".
Or il ne faut pas compter sur lui, et encore moins sur sa
femme, pour défendre sa chapelle. "Nous avons
trois jeunes enfants, nous n'avons pas le temps de militer
!" C'est dans la plus grande discrétion que tous
deux se sont orientés vers de nouvelles pratiques agricoles
"Nous n'en avons jamais parlé ni à la famille,
ni aux voisins, ni aux représentants, bien que nous
ne leur achetions plus ni engrais ni semences depuis déjà
plusieurs années..."Dans ce coin de Bretagne,
explique l'éleveur, une image reste collée à
l'agriculture biologique : "Des cultures minables, pleines
de mauvaises herbes, et des animaux maigres." Alors "il
faudrait tout le temps se justifier auprès de notre
entourage..."
Au regard des statistiques, M. Boisbras, quarante ans, titulaire
d'un BTS agricole, appartient aux nouveaux venus de la bio
: une catégorie en pleine expansion, depuis que les
crises sanitaires et économiques à répétition
poussent les paysans à se remettre en cause ou à
prendre pied sur un marché rassurant pour les consommateurs.
voir séquence Régions En Bretagne, première
région agrobiologique de France pour les légumes,
le porc, les poules pondeuses, et l'une des trois premières
pour le lait, la production a grimpé de 19 % entre
1999 et 2000. En fait, la réflexion de la famille Boisbras
est entamée depuis longtemps. Dès l'abord, ils
voulaient "beaucoup d'herbe. Je détestais pulvériser
des pesticides sur le maïs, cela me rendait malade, même
en portant un masque", précise Eric. Et puis "tous
ces produits dont les sacs portent une tête de mort,
cela fait quand même froid dans le dos", argumente
son épouse.
De toute façon, commencer par s'installer comme éleveurs
de chèvres correspond déjà à un
refus de se conformer au modèle dominant dans la région.
Le porc, la volaille, très peu pour eux : ils y voient
le meilleur moyen de s'endetter à vie avec des investissements
disproportionnés et d'aller vers le travail à
façon. Mais il leur a fallu patienter avant d'être
en mesure d'acheter assez de terres en friches à transformer
en prairies, afin de nourrir entièrement les bêtes
grâce à l'exploitation, condition indispensable
pour passer au bio.
"Autonomie" est précisément leur
maître mot. C'est seulement en fin de conversation que
le couple se laisse aller à évoquer aussi "le
respect du sol",l'envie d'être "plus près
de la nature". Comme si ces choses-là ne devaient
qu'être susurrées.
Au Salon des productions animales-Carrefour européen
(Space), à Rennes, derrière quelques géants
de la nutrition animale et autres multinationales exportatrices
d'OGM, se tient le stand tout petit, tout vert, d'Inter Bio
Bretagne. S'il n'avait pas reçu pour mission de répondre
aux questions des visiteurs, André Lebrun ne serait
pas là. Producteur de lait bio depuis 1993, avec une
quarantaine de vaches paissant sur ses 45 hectares, en Ille-et-Vilaine,
il n'aurait guère de raison de fréquenter ce
genre de manifestation.
INTÉRÊT GRANDISSANT
M. Lebrun, lui, met ses convictions en avant. Membre de la
Confédération paysanne, il est heureux qu'un
quatrième agriculteur bio s'installe dans sa commune.
"Le conventionnel va dans l'impasse,affirme-t-il. Il
n'est qu'à voir le problème de la pollution
de l'eau et de l'environnement en général. La
bio n'est pas la seule solution, mais c'est la meilleure."
L'intérêt grandissant des agriculteurs - lié
aussi au fait que la conversion s'accompagne désormais
d'aides financières - ne va pas cependant sans quelques
craintes. "En atteignant des volumes importants, nous
risquons de perdre la maîtrise de notre produit et de
sa distribution, estime l'éleveur. Mais, dans l'intérêt
des consommateurs, nous ne pouvons pas demeurer une petite
niche."
Et pourtant, à quarante-trois ans, le cur n'y
est plus tout à fait. L'année est très
mauvaise, avec la pluie tombée sans discontinuer de
l'automne au printemps. Les bêtes vont manquer d'herbe,
et puis il a connu des difficultés avec ses cultures
de betteraves. "Faire pousser sans engrais, c'est théoriquement
faisable, en fait c'est moins facile", constate-t-il.
Il sait que 2001 va se terminer sans revenus. Et puis il travaille
seul. Alors il se demande s'il ne va pas tout abandonner,
devenir chauffeur pour une laiterie et "faire ses trente-cinq
heures comme tout le monde". "Manque de temps pour
soi, responsabilités importantes et incertitudes du
lendemain" : à entendre M. Lebrun comme la famille
Boisbras, il semble que les adeptes de la bio n'échappent
pas au blues qui frappe aujourd'hui l'ensemble des agriculteurs.
Martine Valo
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