PORTRAIT DES NOUVEAUX AGRICULTEURS "BIO"
LE MONDE - 18 SEPTEMBRE 2001


Pour la première fois, le ministère de l'agriculture publie, lundi 17 septembre, une étude sur les exploitants de ce secteur. Moins militants, ils sont plus professionnels que leurs aînés. En Bretagne, une région où ils sont très présents, les "bio" n'échappent pas aux problèmes du monde paysan.

CAMPÉNÉAC de notre correspondante régionale

Qu'est-ce qui différencie une exploitation biologique d'une "conventionnelle"? Au premier regard pas grand-chose. Sans doute y voit-on moins de ces impressionnants engins agricoles, moins de hauts silos qui laissent le néophyte perplexe. En revanche, il est une phrase qui ne trompe pas : chez les "bio", personne "n'écoule sa récolte", tout le monde "valorise son produit". Autrefois, cela signifiait vendre directement aux consommateurs. Aujourd'hui, cela passe par des filières de commercialisation bien organisées. Eric Boisbras, installé avec son épouse, Maryvonne, et sa sœur, à Campénéac, dans le nord du Morbihan, a décidé de ne plus accueillir de clients à la ferme - trop contraignant -, mais il "valorise" encore l'essentiel de ses fromages de chèvre sur deux marchés du département. Quant à son lait de vache, il partira bientôt dans une coopérative bio.

A l'entrée de l'exploitation, un mur de bottes de foin. Au milieu de petites prairies, la fromagerie bien propre. D'un côté, un bouc regarde le visiteur s'approcher d'un œil sombre, de l'autre, soixante-dix chèvres blanches ou brunes attendent l'heure de la traite. Il y a encore la quarantaine de vaches laitières qui paissent au loin. "Nous dégageons un revenu correct", admet M. Boisbras, installé dans un ancien corps de ferme agréablement restauré. L'endroit a appartenu à ses pa- rents. Eux avaient préféré "faire construire", comme cela s'est beaucoup fait quand l'agriculture intensive entamait sa période de gloire en Bretagne.

La ferme n'a pas encore le label bio, elle ne l'obtiendra qu'à l'issue de sa "deuxième année de conversion". Le mot ne plaît pas à M. Boisbras, parce que "cela fait penser à la religion". Or il ne faut pas compter sur lui, et encore moins sur sa femme, pour défendre sa chapelle. "Nous avons trois jeunes enfants, nous n'avons pas le temps de militer !" C'est dans la plus grande discrétion que tous deux se sont orientés vers de nouvelles pratiques agricoles "Nous n'en avons jamais parlé ni à la famille, ni aux voisins, ni aux représentants, bien que nous ne leur achetions plus ni engrais ni semences depuis déjà plusieurs années..."Dans ce coin de Bretagne, explique l'éleveur, une image reste collée à l'agriculture biologique : "Des cultures minables, pleines de mauvaises herbes, et des animaux maigres." Alors "il faudrait tout le temps se justifier auprès de notre entourage..."

Au regard des statistiques, M. Boisbras, quarante ans, titulaire d'un BTS agricole, appartient aux nouveaux venus de la bio : une catégorie en pleine expansion, depuis que les crises sanitaires et économiques à répétition poussent les paysans à se remettre en cause ou à prendre pied sur un marché rassurant pour les consommateurs. voir séquence Régions En Bretagne, première région agrobiologique de France pour les légumes, le porc, les poules pondeuses, et l'une des trois premières pour le lait, la production a grimpé de 19 % entre 1999 et 2000. En fait, la réflexion de la famille Boisbras est entamée depuis longtemps. Dès l'abord, ils voulaient "beaucoup d'herbe. Je détestais pulvériser des pesticides sur le maïs, cela me rendait malade, même en portant un masque", précise Eric. Et puis "tous ces produits dont les sacs portent une tête de mort, cela fait quand même froid dans le dos", argumente son épouse.

De toute façon, commencer par s'installer comme éleveurs de chèvres correspond déjà à un refus de se conformer au modèle dominant dans la région. Le porc, la volaille, très peu pour eux : ils y voient le meilleur moyen de s'endetter à vie avec des investissements disproportionnés et d'aller vers le travail à façon. Mais il leur a fallu patienter avant d'être en mesure d'acheter assez de terres en friches à transformer en prairies, afin de nourrir entièrement les bêtes grâce à l'exploitation, condition indispensable pour passer au bio.

"Autonomie" est précisément leur maître mot. C'est seulement en fin de conversation que le couple se laisse aller à évoquer aussi "le respect du sol",l'envie d'être "plus près de la nature". Comme si ces choses-là ne devaient qu'être susurrées.

Au Salon des productions animales-Carrefour européen (Space), à Rennes, derrière quelques géants de la nutrition animale et autres multinationales exportatrices d'OGM, se tient le stand tout petit, tout vert, d'Inter Bio Bretagne. S'il n'avait pas reçu pour mission de répondre aux questions des visiteurs, André Lebrun ne serait pas là. Producteur de lait bio depuis 1993, avec une quarantaine de vaches paissant sur ses 45 hectares, en Ille-et-Vilaine, il n'aurait guère de raison de fréquenter ce genre de manifestation.

INTÉRÊT GRANDISSANT

M. Lebrun, lui, met ses convictions en avant. Membre de la Confédération paysanne, il est heureux qu'un quatrième agriculteur bio s'installe dans sa commune. "Le conventionnel va dans l'impasse,affirme-t-il. Il n'est qu'à voir le problème de la pollution de l'eau et de l'environnement en général. La bio n'est pas la seule solution, mais c'est la meilleure." L'intérêt grandissant des agriculteurs - lié aussi au fait que la conversion s'accompagne désormais d'aides financières - ne va pas cependant sans quelques craintes. "En atteignant des volumes importants, nous risquons de perdre la maîtrise de notre produit et de sa distribution, estime l'éleveur. Mais, dans l'intérêt des consommateurs, nous ne pouvons pas demeurer une petite niche."

Et pourtant, à quarante-trois ans, le cœur n'y est plus tout à fait. L'année est très mauvaise, avec la pluie tombée sans discontinuer de l'automne au printemps. Les bêtes vont manquer d'herbe, et puis il a connu des difficultés avec ses cultures de betteraves. "Faire pousser sans engrais, c'est théoriquement faisable, en fait c'est moins facile", constate-t-il. Il sait que 2001 va se terminer sans revenus. Et puis il travaille seul. Alors il se demande s'il ne va pas tout abandonner, devenir chauffeur pour une laiterie et "faire ses trente-cinq heures comme tout le monde". "Manque de temps pour soi, responsabilités importantes et incertitudes du lendemain" : à entendre M. Lebrun comme la famille Boisbras, il semble que les adeptes de la bio n'échappent pas au blues qui frappe aujourd'hui l'ensemble des agriculteurs.

Martine Valo

 

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