La France peut-elle imiter l'Allemagne?
Pour la production de masse,le gaz est la seule alternative sérieuse
Par MATTHIEU ÉCOIFFIER et Alexandra SCHWARTZBROD
Libération - 16 juin 2000


Y a-t-il eu un débat similaire en France?

Jusqu'à la fin de l'année 1998, la question nucléaire en France est réservée à un petit milieu opaque de technocrates. D'autant que la France est entièrement nucléarisée, avec près de 80 % de son électricité tirée de l'atome. Les Français font donc confiance aux autorités qui, elles-mêmes, se reposent entièrement sur un lobby tout puissant. L'arrivée de la coalition SPD-Verts en Allemagne à l'automne 1998, et leur intention exprimée de renoncer au nucléaire civil, coïncide avec la libéralisation du marché de l'électricité en Europe. Soumis à la concurrence, les industriels cherchent à produire de l'électricité au moindre coût. Début 1999, le gaz apparaît plus souple et moins cher que l'atome, il est en effet indexé sur le pétrole, alors à 10 dollars le baril. «La tendance, dont les Allemands sont les pionniers en Europe, c'est oui au nucléaire, mais pour faire tourner les vieilles centrales le plus longtemps possible: c'est du kilowatt/heure amorti! En revanche, construire de nouvelles centrales mobilise des investissement trop lourds. Le nucléaire, adossé à un Etat fort, notamment pour des raisons de sécurité, c'est has been», analyse un expert.

La décision allemande a donc fait voler en éclats les certitudes hexagonales. Aujourd'hui, évoquer la sortie du nucléaire n'est plus tabou. Même le secrétaire d'Etat à l'Industrie, Christian Pierret, n'hésite pas à déclarer que la part de l'atome doit passer de 80 à 50 % dans la production d'électricité. Autre conséquence, l'arrivée d'une nouvelle génération - plus politique et plus souple - à la tête des principales entreprises du secteur: François Roussely à EDF, Anne Lauvergeon à la Cogema. Tous deux savent que leur entreprise ne s'en sortira qu'en réduisant leur dépendance du nucléaire.

Que va changer la décision allemande?

Elle annonce très certainement, à terme, la fin du retraitement en Europe; l'enterrement de l'EPR, ce réacteur du futur conçu par le français Framatome et l'allemand Siemens et dont Lionel Jospin avait déjà reporté, sous la pression des Verts, la décision de lancement à 2003, c'est-à-dire après les présidentielles; et l'abandon des projets d'enfouissement des déchets nucléaires. Le retraitement - c'est-à-dire l'extraction du plutonium, à l'aide d'acide, dans le combustible irradié des centrales - est plus que jamais sur la sellette, car très coûteux.

Aujourd'hui, les contrats de retraitement allemands représentent 10 % du chiffre d'affaires total (33 milliards de francs) de la Cogema. Dès 2005, le combustible usé allemand ne sera plus retraité, mais entreposé en l'état sur le site des centrales, dans des piscines de refroidissement. Une technologie peu complexe. «L'Allemagne renonce donc, pour une période transitoire de quelques dizaines d'années, à l'enfouissement profond. Cela renforce les arguments de ceux qui se battent en France contre le stockage en grande profondeur dans l'argile de Bure ou dans le granit», rappelle Didier Anger, conseiller régional Vert de Basse-Normandie. «Sans compter l'effet d'entraînement probable pour des pays comme la Suisse alémanique. Avec la Belgique qui vient de décider de sortir du nucléaire en vingt-cinq ans, c'est un quart de l'activité de l'usine de La Hague qui va s'évanouir», ajoute Didier Anger. Déjà, le nouveau patron d'EDF a entrepris de faire pression sur la Cogema pour que celle-ci baisse au maximum ses prix.

Extraire du plutonium à partir du combustible retraité coûte une fortune car, une fois à l'état de déchet, le prix de son élimination serait de 1 milliard de francs la tonne. Or, plus de 147 tonnes ont été extraites à La Hague. Signe des temps, le Commissariat au Plan travaille sur un scénario «sans EPR» en prolongeant la durée de vie des centrales nucléaires à soixante ans, comme aux Etats-Unis.

Y a-t-il une alternative au nucléaire?

Pour la production de masse, le gaz est la seule alternative sérieuse au nucléaire. L'éolien, le solaire, la combustion du bois et des déchets ménagers (biomasse) sont des solutions intéressantes mais marginales. La plus grosse éolienne atteint 1,5 mégawatt de puissance contre 900 pour une centrale nucléaire! Il reste quand même une marge de progression en France: l'éolien ne représente que 2 % de l'électricité produite sur le territoire. L'avantage du gaz, c'est qu'il pollue peu. Petites, les centrales à gaz combiné s'adaptent aux besoins et permettent de décentraliser la production. Il a en revanche deux gros inconvénients: il est cher quand le pétrole est cher, ce qui est le cas aujourd'hui (30 dollars le baril), et il oblige la France à dépendre de deux pays «à risque», la Russie et l'Algérie.

Sans nucléaire, comment lutter contre l'effet de serre?

L'énergie nucléaire ne rejette pas de gaz à effet de serre, le CO2 responsable du réchauffement climatique. Le lobby nucléaire, converti sur le tard à l'écologie, ne se prive pas de le marteler. Certes, les Verts ont beau jeu de déclarer que l'énergie nucléaire ne représente que 5 % de l'énergie consommée dans le monde. Par conséquent, l'abandon du nucléaire sur toute la planète «ne pourrait qu'augmenter de 5 % la production de gaz à effet de serre». Ils ont raison... à l'échelle de la planète. Mais pour la France? Comment honorer l'engagement pris à Kyoto de baisser ses émissions de gaz? Impossible en cas d'abandon du nucléaire. A moins d'acheter un «droit à polluer» à un pays plus vertueux. Autrement dit, le nucléaire pourrait connaître un regain si les différentes stratégies de réduction des émissions échouaient d'ici cinquante ans. Mais sous une autre forme et avec une autre technologie.

Comment les industriels du nucléaire vont-ils s'adapter?

Framatome a déjà commencé à se diversifier dans la connectique (mélange de connexion et informatique) qui représente désormais près de 50 % de son chiffre d'affaires. Quant à la Cogema, elle a encore de quoi faire travailler La Hague pendant plus de vingt ans, mais Anne Lauvergeon clamait haut et fort, il y a un mois, sa volonté de trouver un «second métier».

 

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