EDITORIAL
Désamour atomique
Par GERARD DUPUY
Libération - 16 juin 2000


La décision allemande d'en finir avec l'énergie nucléaire n'est que la manifestation spectaculaire d'un phénomène déjà à l'ouvre dans le monde entier et depuis longtemps: le désamour atomique. D'ores et déjà, les mises en chantier de réacteurs nucléaires se sont taries ou presque.

La montée des soucis environnementaux n'est que l'une parmi d'autres des causes de ce désamour. L'évolution des opinions dans les pays développés les a rendues intransigeantes envers les pollutions, réelles ou potentielles. Même si Tchernobyl est «plutôt un accident soviétique qu'un accident nucléaire», le traumatisme est durable. Toutefois, le nucléaire n'a pas perdu la bataille que sur le terrain de la sensibilité environnementale, mais aussi sur le plan politique et économique.

Non seulement la pénurie d'hydrocarbures, prophétisée par les écologistes, n'a pas eu lieu, mais leur abondance et leur prix moyen, relativement bas, ont retiré au nucléaire ses arguments de compétitivité économique. Il faut ajouter que cette industrie férocement capitalistique requiert des délais de rentabilisation extrêmement longs et peu compatibles avec les mours financières contemporaines, qui vont de pair avec une ouverture du marché de l'énergie à la concurrence.

De plus, le nucléaire est lié à un imaginaire politique extrêmement centralisateur, avec ce que cela implique d'autoritarisme sournois. Le nucléaire est un vrai rêve de technocrate, qui confond habilement les pouvoirs de la technique et les techniques du pouvoir. Les procédures pratiques intrinsèques du nucléaire favorisent la constitution de bastions d'experts détachés du reste de la société et adonnés à une culture de l'opacité. Le nucléaire se meurt aussi de s'être situé aux antipodes de ces tendances de fond de la société que sont les exigences de transparence et de décentralisation.

Dans les prochaines décennies, le nucléaire ne disparaîtra pour autant pas du débat public et des combats militants: il y a peu de chances pour que son démantèlement soit moins polémique que ne l'a été son édification.

 

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