Editorial,
Contre le " tout-routier "
Le Monde - 1er avril 1999


Au-delà de l'horreur, le drame du tunnel du Mont-Blanc pourrait être le symbole d'une certaine irresponsabilité française dans le domaine de la route et des transports. Certes, cet accident est " exceptionnel ", comme l'a dit Lionel Jospin. Il faut souhaiter que l'enquête technique et administrative lancée par le ministre de l'intérieur et celui des transports ainsi que l'information judiciaire ouverte pour homicide involontaire aillent au bout des responsabilités et permettent de comprendre les raisons de cette catastrophe. De même, on ne peut qu'approuver la décision de contrôler, l'ensemble des tunnels de plus d'un kilomètre de long.

Mais au-delà des circonstances, de la vétusté de l'équipement et des éventuelles fautes humaines, c'est toute la logique de l'expansionnisme du transport routier qui est, une nouvelle fois, mise en accusation : sur les 35 millions de tonnes de marchandises qui transitent, chaque année, entre l'Italie et la France, 10 seulement sont acheminées par voie ferrée. La vallée de Chamonix est devenue un couloir à poids lourds, source d'insécurité et de pollution.

Un temps, les Chamoniards ont espéré en l'un des " quatorze grands projets " de l'Union européenne, imaginé en 1995 : relier Lyon et Turin par une liaison à grande vitesse, combinant voyageurs et marchandises, selon la technique du ferroutage. Cette " autoroute ferroviaire " exigerait d'importants investissements. Malgré l'accord de principe des gouvernements italien et français, en octobre 1997, son ouverture ne pourrait pas avoir lieu avant 2015, voire plus tard. Il est pourtant grand temps de privilégier d'autres modes de transport. Le Mont-Blanc n'est pas une fatalité. Il est la preuve par l'absurdité du " tout-routier " justifié par la recherche forcenée d'une rentabilité économique à tout prix. Mais la route est sacrée, et le lobby routier toujours aussi puissant en France.

Cette puissance s'exprime par le retard du rail, mais aussi par les résistances à de véritables mesures en faveur de la sécurité. En 1998, la route a fait 8437 morts : pour la première fois depuis dix ans, ce chiffre est à nouveau en augmentation. Les causes de l'hécatombe sont connues : vitesse, alcool. Or le gouvernement de Lionel Jospin ne s'est guère mobilisé, depuis son arrivée, alors qu'il faut intensifier à la fois prévention et répression. La fameuse selon laquelle on peut traverser la France sans voir un képi est malheureusement une réalité, alors même que la file de gauche des autoroutes ressemble de plus en plus à une piste de vitesse. Pourquoi ne pas créer une véritable police de la route comme dans d'autres pays ? La justice est aussi en cause, qui n'inflige que de la prison avec sursis à qui tue par imprudence caractérisée.

Un comité interministériel doit être consacré à la sécurité routière vendredi 2 avril. Il n'est que temps d'inverser la tendance à la primauté de la route et de prendre des mesures énergiques, voire radicales contre toutes les formes d'insécurité sur la route. La catastrophe de Chamonix aura-t-elle au moins servi d'électrochoc ?

 

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