L'"effet Chamonix" change la donne pour le Somport
Le Monde - 27 mai 1999


Vallée d'Aspe de notre correspondant régional

La guerre de la vallée a duré près de quinze ans dans la montagne pyrénéenne, entre Oloron-Sainte Marie (Pyrénées-Atlantiques) et Canfranc (province d'Aragon). Pas tout à fait une guerre civile, mais une violente opposition, à coups de voitures et demaisons brûlées, de bulldozers détruits, de manifs-commandos, de condamnations judiciaires et de haines aiguisées entre partisans et opposants de la constuiction du tunnel du Somport et del'élargissement de la RN 134, à travers l'étroite et sauvage vallée du gave d'Aspe.

Caricaturalement, le conflit mettait en présence deux blocs qu'on pensait irréductibles : ceux qui croyait à la route et au camoin, porteurs, selon eux, d'ouverture et de développement économique ; ceux qui n'y croyaient pas, et qui, au nom de la préservation du patrimoine naturel, défendaient à la fois l'ours et les brebis, le tourisme vert, l'économie pastorale.

Aujourd'hui, la situation est extravagante : le tunnel routier, objet de toutes les passions contradictoires, est en voie d'achèvement, les travaux d'élargissement sont réalisés pour moitié... et les deux camps se retrouvent au coude au coude pour exiger que l'on ne fasse pas transiter les camoins par la route et le tunnel -un millier par jour-, mais qu'on réhabilite l'ancienne voie de chemin de fer, afin de mettre les poids lours sur des trains.

"On est tous devenus amis"

C'est donc au moment où les infrastructures lourdes, qui devaient faciliter le transit routier de marchandises entre l'Europe du Nord et l'Espagne via l'axe E7, sont entrées dans la réalité du paysage -pour les sommes rondelettes de 1 milliard de francs (environ 152 millions d'euros) sur les huit kilomètres du tunnel et de 1,2 milliard sur les travaux de la route nationale -que la solution rouitière a des chances d'être abandonnée. Au profit de l'alternative ferrée, prônée depuis quinze ans par une poignée d'individus têtus en dépit de quolibets, de menaces et de la prégnance del'air du temps.

Ces contestataires ont aujourd'hui le sourire. Eric Pététin, "l'indien" irréductible, huit fois mis en prison pour sa défense intransigeante et parfois provocante de la vallée (il a été placé en garde à vue une nouvelle fois mardi, après avoir bloqué deux camions et creusé une tranchée sur la RN134), ouvre les bras : "C'est génial, on est tous devenu amis. Je jouis d'avance de cette victoire de la vallée." Jean-Marc Procope, président du collectif d'associations regroupées dans Alternative Somport, renchérit : "Toutes les conditions sont réunies pour la réouverture de la ligne de chemin de fer. On voit enfin le bout du tunnel."

Les quelques milliers de manifestants, réunis dimanche 23 mai en une vaste chaîne humaine pour s'opposer à la déviation de bedous, étaient à l'unisson. Sans doute avaient-ils le sentiment d'accomplir leur dernière manifestation, l'ultime petit tour avant de célébrer définitvement "la victoire".

C'est que les signes ne trompent pas. La plupart des élus locaux, de François Bayrou, président UDF du conseil général, à Jean lasalle (UDF), le tonitruant conseiller général d'Accous, porte-parole des partisans du tunnel, militent désormais ouvertement pour la réouverture de la voie ferrée. Le ministre des transpotrs, Jean-Claude Gayssot, a promis une participation de l'Etat à hauteur de 25% -la ligne coûterait envrion 1 milliards de francs pour être électrifiée, modernisée et mise au bon écartement. Réseau férré de France (RFF), qui gère désormais les infrastructures ferroviaires, participerait pour 25%, Bruxelles pour 20%. Madrid soutient. Seul le conseil régional d'Aquitaine traîne encore les pieds. Mais la réouverture devrait figurer au programme du prochain contrat de plan Etat-Région (300 millions de francs sur trois ans).

La ministre de l'environnement et de l'aménagement du territoire, Dominique Voynet, a envoyé un message aux participants de la manifestation de dimanche. Elle y rappelle la rpiorité accordée par le gouvernement au transport ferrovaire et affirme que "la RN134 constitue un axe secondaire, qui n'a pas vocation à être le support d'un itinéraire de transit routier international Bordeaux-Saragosse".

Ferroutage

Enfin, un rapport du conseil général des ponts et chaussées devrait être prochainement rendu public, qui évoque "une politique de Gribouille" à propos du pillotage de l'opération routière.

"Il a fallu les quarante morts du tunnel du Mont Blanc, estime Alain Cazenave-Piarrot, président du comité pour la réouverture de la ligne Oloron-Canfranc, pour qu'enfin le président de la République parle de ferroutage. Reste à faire entrer les faits dans les mots. Ici peut commencer à se mettre en oeuvre une politique des transports raisonnable. Il est temps qu'on s'en rende compte." L'effet Mont-Blanc est passé par le Somport. L'accident dans les Alpes était dramatiquement imprévu, mais il semble avoir fortement contribué à remettre tout le monfde sur les bons rails, dans les Pyrénées.

Jean-Paul Besset

 

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