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Tout semblait réuni pour faire de l'opposition à
la construction du tunnel du Somport et à l'aménagement
de la vallée d'Aspe une bataille écologique
exemplaire : protection de la nature, refus de la logique
du tout-camion et affirmation d'une alternative de "
développement durable ".
Dès sa naissance, en 1989, le mouvement de protestation
connaît un franc succès. Des comités Somport
éclosent un peu partout en France et en Espagne ; 3
180 personnes acquièrent des lots de terrains pour
s'opposer aux travaux routiers ; des rassemblements européens
réunissent jusqu'à 10 000 personnes ; les grandes
organisations écologistes - WWF, Greenpeace ou France
Nature Environnement - s'investissent ; TF1 confie à
Yves Boisset la réalisation d'un film aux accents d'épopée
; un mythe prend forme autour de " l'Indien " Eric
Pététin.
Mais le tunnel est bel et bien construit. Les travaux d'aménagement
de la RN 134 qui y conduit ont commencé, et les projets
de rocade fleurissent autour de chaque village.
Les facéties de " l'indien "
Les camions ont gagné la bataille. Une quarantaine
circulaient chaque jour dans cette vallée étroite
et pentue. On en compte aujourd'hui 150. Avec l'ouverture
du tunnel, leur nombre devrait exploser, d'autant plus que
son franchissement sera gratuit. " C'est pour nous l'échec
de dix ans de lutte contre ce projet absurde et honteux ",
reconnaît le dernier comité Somport existant,
celui de Toulouse. Vendredi 17 janvier, l'ultime carré
des opposants devait en être réduit à
prononcer un " éloge funèbre " devant
l'église d'Accous.
Contrairement à ce qui s'est passé au sujet
des barrages sur la Loire ou contre le canal Rhin-Rhône,
l'action militante a échoué. Pourquoi ? "
Les habitants se sont peu mobilisés, estime Maryse
Darsonville, présidente du collectif Alternatives Somport,
qui prône une alternative ferroviaire. Dans une vallée
qui n'a pas changé depuis un siècle, les aménageurs
et les élus promettaient le développement économique.
Nous, nous ne promettions que le danger et la pollution. "
Au nom du WWF, Martin Arnould regrette : " Nous n'avons
pas su unifier la population autour d'un contre-projet crédible,
à base de ferroutage et de valorisation des activités
agropastorales. " D'autant que les élus, arc-boutés
sur leurs prérogatives - François Bayrou, le
président (UDF) du conseil général des
Pyrénées-Atlantiques, et André Labarrère,
le maire (PS) de Pau, en tête -, menaient la charge
contre " les romantiques et les irresponsables ".
" A droite comme à gauche, ils étaient
dans la même logique du miracle de la route ",
explique Geneviève Saule, de France Nature Environnement.
Et puis il y a eu la personnalité contestée
d'Eric Pététin, activiste souriant mais débridé,
individualiste forcené, provocateur excessif dont les
initiatives facétieuses décourageaient beaucoup
de monde et passaient mal dans ce milieu rural. Au cours des
années 1990, " l'Indien " de la vallée
fut l'homme le plus condamné de France. Dix fois, les
tribunaux l'envoyèrent en prison, aussi bien pour des
vols de képis de gendarmes que pour des sabotages d'engins
de travaux, et il n'échappa à un long séjour
derrière les barreaux qu'à la faveur d'une grâce
présidentielle de François Mitterrand. L'homme
à la plume de vautour plantée dans les cheveux
avait organisé une tribu de marginaux en commando d'
" Apaches " qui campaient dans un wagon d'une gare
désaffectée transformée en " café
alternatif " que les pro-tunnel, organisés eux
aussi en commando, firent brûler. Longtemps, la tension
fut extrême dans la vallée, et on n'est pas passé
loin du drame. Aujourd'hui, après une difficile grève
de la faim et deux séjours en hôpital psychiatrique,
Eric Pététin est brisé, et il a quitté
la vallée. " C'est la première victime
du tunnel ", dit son médecin, le docteur Jean-Pierre
Verges.
" Eric avait vu juste, on aurait dû l'écouter
davantage ; et on le regrette ", reconnaissent maintenant
tous ceux qui se sont heurtés, parfois violemment,
à lui. Aujourd'hui, la population de la vallée,
qui n'a rien vu venir des promesses de développement,
ne croit plus aux miracles du tunnel. Elle s'inquiète
de l'intensification du trafic routier et de la défiguration
du site.
Les élus eux-mêmes ont changé de ton
ou se taisent. Le conseil régional d'Aquitaine a mis
la réhabilitation de la ligne de chemin de fer à
l'étude. C'est à Urdos, dernier village avant
l'Espagne, là où Eric Pététin
s'était fait rosser de coups de bâton, que l'opposition
au tunnel est la plus vive. Mais les pétitions qui
circulent viennent un peu tard.
P/

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