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Chez les Marcouyoux, à Latronche, dans la partie orientale
de la Corrèze, le téléphone sonne souvent
en ce moment. Au bout du fil : des agriculteurs, des élus
ruraux, des responsables associatifs, qui, tous, veulent
savoir comment ils ont "fait". Les appels viennent
des "quatre coins de la France !", n'en revient
pas le père, Michel, 59 ans. "De partout où passent
des lignes à très haute tension", enchaîne
le fils, Serge, 34 ans.
Ce qu'ont "fait" les Marcouyoux et leur avocat,
Philippe Caetano, n'est, il est vrai, pas banal. Saisie par
eux, une juridiction civile a, pour la première fois, établi
un lien de causalité entre une ligne électrique
et des troubles sanitaires sur des animaux. C'était
le 28 octobre dernier : le tribunal de grande instance de
Tulle condamnait Réseau de transport d'électricité (RTE)
- une filiale d'EDF chargée de gérer le transport
d'électricité en France - à verser 390
648 euros pour le préjudice "direct, matériel
et certain" subi par l'exploitation de la famille Marcouyoux.
RTE ayant interjeté appel, l'affaire, certes, n'est
pas terminée. Mais la décision fait date. Et
grand bruit dans Landerneau.
Paysans de père en fils, les Marcouyoux ont toujours
vécu dans cette ferme isolée de la vallée
de la Dordogne dont les murs, croit savoir le chef de famille,
datent du XVIIe siècle. "On était là avant
EDF !", martèle-t-il.
La ligne électrique qui surplombe leur exploitation
remonte, elle, à la seconde guerre mondiale et à la
construction du barrage de l'Aigle situé à quelques
kilomètres de là. "On a toujours connu
des problèmes inexpliqués avec les animaux
: des morts, des avortements, des bêtes pas bien résistantes...,
raconte Michel Marcouyoux. Mais les choses ont empiré au
début des années 1990 quand une nouvelle turbine
a été installée au barrage de l'Aigle.
Le courant, qui était à 225 000 volts, est
alors passé à 400 000 volts."
A cette époque, les Marcouyoux font encore paître
leurs vaches laitières au pied des deux pylônes
de 55 mètres qui se dressent au milieu de leurs terres.
Plus pour longtemps. Ils élèvent également
des porcs. Plus pour longtemps, là non plus. Hémorragies,
ulcères, inflammations, avortements, myopathie, arthrite...
Le catalogue des tortures endurées par leurs bêtes
ne va cesser de s'étoffer au fil des années.
Le summum de l'horreur est atteint en 1998, peu de temps
après qu'un scientifique leur a expliqué que
leurs malheurs venaient de la ligne qui grésille au-dessus
de leurs têtes. Les Marcouyoux ont beau alors se rapprocher
d'une association d'agriculteurs bretons connaissant les
mêmes difficultés, ils pensent régler
cela "à l'amiable" avec EDF. "Quelqu'un
de chez eux est venu nous dire qu'il y avait des "courants
telluriques" dans le sol ! Le gars inventait bien sûr,
car il fallait bien trouver une explication. Il a préconisé le
câblage de notre porcherie à une terre périphérique
- d'en faire une cage de Faraday en quelque sorte. Il nous
a même dessiné un plan que nous avons suivi à la
lettre en installant 200 m de câble de cuivre autour
du bâtiment. Ç'a été une vraie
catastrophe ! On a tout démonté le lendemain",
se souvient le père. "Des truies ont avorté en
24 heures, poursuit le fils. On a même vu des petits
manger leur mère. Les experts écriront ces
mots terribles dans leur rapport : cannibalisme animalier."
Située à 50 m de la ligne électrique
et dotée de cages pour gestantes en Inox, la porcherie
est incontestablement le bâtiment le plus exposé de
la ferme Marcouyoux. Ou plutôt "était".
La famille d'éleveurs a en effet mis fin à son
activité porcine en mai 2005. De guerre lasse. "Les
porcelets finissaient par ne plus aller à la mamelle.
Ils faisaient le tour du parc avec des yeux exorbités.
Les truies, elles, ressortaient tout à l'accouchement
: la matrice, les boyaux... Notre dernier lot comprenait
huit bêtes : six ont fini chez l'équarrisseur",
raconte la mère, Maryse, 57 ans. "Certains matins,
il faisait pas beau à y aller voir", résume
Serge.
Entre-temps, les Marcouyoux ont décidé de
poursuivre RTE en justice. Sans complexe. Mais sans certitude
non plus. Pensez. Ici, des petits paysans corréziens étranglés
par les emprunts. Là, une entreprise pesant 4 milliards
d'euros de chiffre d'affaires.
"LES ANIMAUX, C'EST LE REVENU"
Le pot de terre contre le pot de fer. La procédure
va durer huit ans. Huit ans durant lesquels les plaignants
vont faire face aux rumeurs : "Ils (RTE) ont fait courir
le bruit qu'on était des mauvais agriculteurs, et
que si nos animaux crevaient, c'était de notre faute." Huit
ans durant lesquels les Marcouyoux vont aussi apprendre à "composer" avec
ces ondes électromagnétiques tellement puissantes
qu'elles sont capables d'allumer un néon tenu à bout
de bras en plein champ !
Deux solutions vont être trouvées. La première
: modifier l'alimentation des vaches. "On est obligés
de les doper en oligoéléments et en vitamines,
explique Serge. Le résultat est médiocre à l'arrivée,
mais au moins les animaux sont sauvés." L'autre
réponse aux ondes est évidemment l'éloignement.
Les 50 prim'holsteins du GAEC (Groupement agricole d'exploitation
en commun) Marcouyoux broutent aujourd'hui à 300 mètres
de la ligne électrique. La traite est, du coup, bien
plus longue à effectuer, car il faut faire revenir
les vaches à l'étable deux fois par jour. La
moitié des bêtes - les plus résistantes
- dorment également dehors afin de limiter la surexposition
nocturne. Les choses devraient toutefois s'améliorer
d'ici à quelques mois quand le nouveau bâtiment à bovins
sera terminé, à un kilomètre de là.
Les Marcouyoux en ont repris pour dix ans d'emprunt à la
banque. "On est fous de s'être lancés là-dedans,
disent père et fils d'une même voix. Mais c'était ça
ou s'arrêter."
Et eux, comment vont-ils ? Couci-couça, à les
croire. Le père est sourd d'une oreille, la mère
aussi. Sujet à des difficultés respiratoires,
le fils va, lui, dormir certaines nuits dans une caravane
située à l'autre bout de l'exploitation, à côté de
la future étable. Au même endroit, les Marcouyoux
ont également obtenu un permis de construire pour
une nouvelle ferme. Mais ils doutent d'avoir assez de force
pour mener cet autre projet. "La logique aurait voulu
qu'on commence par construire une maison pour nous plutôt
qu'un bâtiment pour les bêtes, admet le père.
Mais il fallait sauver les animaux. Car les animaux, c'est
le revenu. Et sans revenu..."
Frédéric Potet
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