Edito Ouest France - 02 juin 2008
Un choc douloureux et prometteur


Nul doute que nous vivons un troisième choc pétrolier, après ceux de 1973 et de 1979. Le premier était politique, avec la crise entre l'Occident consommateur de pétrole et les États producteurs du Moyen-Orient. Le deuxième était spéculatif, avec l'anticipation, par les marchés, d'une aggravation de cette crise. Le troisième choc est, à la fois, économique et spéculatif. Économique, parce que la croissance mondiale a changé de rythme avec l'industrialisation des pays les plus peuplés au monde, Chine et Inde. Spéculatif, parce que les marchés anticipent une poursuite de cette croissance, son élargissement, demain, à l'Afrique, et la persistance de conflits entre pays producteurs et consommateurs de pétrole.

Voilà pourquoi les prix du pétrole ont quintuplé, en dollars, depuis 2000. Ils n'ont fait que tripler en euros, grâce à la solidité de la monnaie européenne. Mais c'est encore beaucoup. À la pompe, pour le consommateur final, la hausse est moins forte (45% pour le super, 80% pour le gazole) parce qu'en France, comme dans la plupart des pays européens, ce que l'on paye en faisant le plein, ce n'est pas seulement du pétrole, ce sont surtout des impôts. Ce n'est pas le cas aux États-Unis où le consommateur a ressenti, beaucoup plus directement que chez nous, la hausse du brut.

Sauf rupture dans la mondialisation du développement économique, rupture toujours possible mais imprévisible, le cours du pétrole continuera d'être orienté à la hausse. Ce qui n'empêchera pas des variations imprévues, tant les anticipations peuvent être contrariées temporairement par des événements inattendus. Rien n'exclut que le brut revienne au-dessous de 100 dollars le baril dans les prochains mois ; mais cela ne l'empêchera pas de progresser vers les 200 dollars (aujourd'hui 130) sur la longue durée.

Rupture du capitalisme

Cela signifie, tout simplement, que nous vivons dans un modèle de développement intenable à long terme. On a dit que la mondialisation marquait le triomphe du capitalisme. On peut prédire, aujourd'hui, qu'elle annonce aussi sa fin. Du moins sous la forme que nous lui connaissons. Ce modèle épuise la nature et il énerve la société. Le troisième choc pétrolier nous dit très clairement : changez de modèle ou vous exploserez avec lui. Sous cet angle, il est très utile, même si, dans l'immédiat, il provoque de graves soucis à de nombreuses professions, ce qui justifie un effort de solidarité avec elles. À nous de savoir gérer la transition entre le modèle ancien, intenable, et un modèle nouveau qui s'inventera, pas à pas, dans la difficulté.

En ce qui concerne le pétrole, le plus gros gisement à notre disposition est celui des économies que nous pouvons réaliser dans son usage. C'est évident dans la conception de nos habitations et dans nos moyens de transport. On nous annonce, pour bientôt, une voiture électrique (que nous aurions pu « inventer », il y a trente ans, lors du premier choc pétrolier) qui sera économe en pétrole, à condition de produire de l'électricité avec autre chose que de l'or noir. Ici, se pose le problème de l'énergie nucléaire, qui n'est pas simple, mais pas insoluble non plus. D'ailleurs, tous les pays y pensent à nouveau, y compris ceux qui avaient proclamé y renoncer.

Tout sera bouleversé par le choc que nous subissons aujourd'hui : nos moyens de production, nos habitudes de consommation, nos relations sociales et politiques. Un nouveau monde est à inventer : rude tâche. Belle tâche.

Jean Boissonna

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