Canard Enchainé du 11 mars 2009
Bouygues active ses relais pour sauver ses antennes


Académie de médecine, Matignon, Elysée : mobilisation générale en faveur des opérateurs de téléphonie mobile aux prises avec la justice.

Hasard ? Non, offensive bien combinée et discrètement menée par Bouygues, qui a des antennes partout, jusqu’à l’Elysée. Et même au sein de la très docte Académie de médecine. Résultat : un véritable feu d’artifice, le 4 mars, avec intervention, dans l’ordre, de la dite académie, puis du grand Martin Bouygues en personne et de François Fillon. La cause sacrée qui valait pareille mobilisation ? Pas touche à mes antennes : il faut sauver les opérateurs de téléphonie mobile menacés de se voir couper le sifflet par des juges que le doute sanitaire tracasse…

Le 4 février, Bouygues Télécom est condamné par la Cour d’Appel de Versailles à démonter une antenne dans le Rhône. Une première en France. La Cour invoque « l’incertitude » concernant un éventuel effet sur la santé des riverains. Douze jours plus tard, SFR est à son tour condamné, à Carpentras, pour le même motif. Et voilà qu’à Angers le Tribunal de Grande Instance interdit l’installation par Orange de trois antennes sur le clocher d’une église à proximité d’une école. Une véritable épidémie.

Ciel mon portable !

« Cela a créé un effet de choc chez les opérateurs », confie un consultant de Bouygues. Et si, au nom du principe de précaution – que Chirac a fait inscrire en 2005 dans la Constitution -, il prenait fantaisie aux juges de faire démonter tout ou partie des 47.000 antennes plantées sur le territoire français ?

Sentant venir le vent mauvais, Bouygues, dès le 4 février, a donc activé ses relais. Pas question de laisser la justice mettre en péril son business. Chez Martin, on ne rigole pas avec le téléphone et l’entreprise qui porte son nom : le chiffre d’affaires de Bouygues Télécom avoisine les 5,2 milliards. Et le patron de TF1 rigole d’autant moins que la récente loi de modernisation de l’économie, votée en 2008, prévoit des sanctions contre les opérateurs qui ne répondraient pas aux obligations de « couverture » fixée par l’Etat. A savoir 60 euros par habitant non « couvert » ou 1.500 euros par kilomètre carré non pourvu.

Mais comment parsemer d’antennes la France si la justice menace de les faire démonter ? Le 4 mars, au cours d’une conférence de presse, Martin se lâche : « Le gouvernement doit faire un choix : Est-ce qu’il souhaite qu’on continue à utiliser la téléphonie mobile ou pas ? » Effet garanti : les Français vont-ils être demain privés de leur portable ?

Coïncidence, le matin même, l’Académie de médecine sort de son silence pour appuyer Martin. Elle affirme solennellement que les antennes sont inoffensives et que la Cour d’Appel de Versailles a commis une «erreur scientifique » en obligeant Bouygues à démonter l’une des siennes. La glorieuse académie a agi avec une célérité inhabituelle. Elle s’est autosaisie juste après la décision de Versailles. Sans même convoquer l’une de ses commissions. Elle a seulement monté, pour l’occasion, un « groupe de travail », qui ne s’est réuni qu’une fois pour auditionner un juriste, un seul…

« C’est une procédure complètement inhabituelle », convient-on à l’Académie de médecine. Ce qui est encore plus pittoresque, c’est le curriculum de l’auteur du communiqué. André Aurengo est chef du service de médecine nucléaire à la Pitié-Salpêtrière, mais aussi membre du Conseil d’administration d’EDF et, surtout, figure éminente du Conseil scientifique de… Bouygues Télécom ! Un conseil de prestige dans lequel siège aussi Bernard Veyret, Directeur de recherche au CNRS. Lequel avait signé, en 2005, un rapport de l’Agence française de sécurité sanitaire de l’environnement sur l’innocuité du téléphone mobile. Rapport dénoncé, un an plus tard, par l’Inspection générale des affaires sociales, étant donné les liens entre ses auteurs et les industriels de la téléphonie mobile. Voilà une académie bien à l’écoute des doléances de Martin…

Docteur Fillon

Son avis, du coup, n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd. A peine s’était-il exprimé que François Fillon abondait dans son sens. Et expliquait qu’il avait confié à la Ministre de la santé le soin d’organiser une table ronde, le 26 mars, réunissant opérateurs et associations hostiles. Dans une « lettre de mission », le Premier ministre dicte sa conclusion à Roselyne Bachelot : « L’hypothèse d’un risque pour la santé pour les populations vivant à proximité des antennes-relais de téléphone mobile ne peut être retenue » en l’état actuel des connaissances. Nathalie Kosciusko-Morizet, qui avait lancé l’idée d’un « Grenelle des antennes », a été priée, de passer la main à son amie Roselyne. Les opérateurs se méfiaient de son côté écolo.
Fillon a ainsi tout recadré et Martin peut raccrocher. Même un peu téléphonée, son opération « Sauver mes antennes » était vraiment bien combinée.

Jean-Michel Thénard

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