ecollectivites.net - tribune libre - décembre 2008
POLLUTION LUMINEUSE : Du siècle des Lumières… au siècle des luminaires ?
par Stéphen Kerckhove, Délégué général d’Agir pour l'Environnement



De tout temps, la ville a attiré un public inspiré par le rayonnement culturel et l’activité économique d’un lieu où l’échange, vecteur de progrès, était au centre des préoccupations. Du siècle des Lumières est née une ville lumière, place économique méprisant la nuit et la pénombre, source d’ennui et de temps perdu. Les Lumières ont ainsi enfanté un siècle, le notre, qui a la prétention d’artificialiser et éradiquer définitivement toute forme d’obscurité en recourant à des milliards de points lumineux. Symbolisant la vie, la transparence et la sécurité, la lumière expose ainsi les citoyens à une source lumineuse d’une crudité sans pareil qui débouche sur une pollution lumineuse sans précédant.

Nous sommes ainsi passés du siècle des Lumières au siècle des loupiottes… présentes partout, tout le temps, irradiant chaque parcelle de territoire de leur faisceau lumineux. La nuit symbolise désormais une zone non éclairée, définition en demi-teinte, et engendre un sentiment d’insécurité qu’il s’agit d’éteindre par l’éclairage.

Rues et avenues sont ainsi appelées à s’illuminer. Villes et campagnes se couvrent d’une myriade d’ampoules et d’un halo lumineux qui réussissent le tour de force d’éteindre la nuit et dissoudre la voute céleste. Ce nouvel épisode de la guerre des étoiles magnifie au plus haut point la période de fin d’année, source d’illuminations de Noël, produisant d’année en année une exposition lumineuse de plus en plus intense.

Or, c’est justement à cette époque qu’il nous faut faire preuve de raison écologique en maîtrisant nos consommations d’énergie. La période hivernale est logiquement une période de forte consommation d’électricité qui sert à l’éclairage et au chauffage individuel. Ce faisant, durant quelques heures par jour, notamment en fin de journées, la consommation électrique s’accroît brutalement au point de conduire les producteurs d’énergie à recourir à de vieilles centrales fioul, charbon ou gaz, fortement émettrices de gaz à effet de serre. Les illuminations de Noël ainsi que toute consommation électrique supplémentaire venant se surajouter à ces pointes de consommation ont donc un bilan carbone avoisinant les 600 à 700 grammes de CO2 par kWh ! En dix ans, le nombre de points lumineux a crû de 30% réduisant à néant les économies d’énergie escomptées par le changement d’heure.

Les rythmes biologiques impriment leur marque sur le règne animal et végétal. Or, en multipliant à l’envie ces éclairages artificiels, la césure diurne/nocturne se résorbe pour déboucher sur une pollution lumineuse de grande ampleur. Nombre d’insectes, attirés par cette lumière artificielle, deviennent des cibles trop faciles pour leurs prédateurs nocturnes.

La pollution lumineuse est responsable d’un gaspillage énergétique, de rejets de CO2 et d’un écocide nocturne. Face à ce constat, l’Etat et les collectivités locales doivent réagir et peuvent agir.

Pour que cette réaction ne soit pas vécue et perçue négativement, il y a lieu de mener une vaste campagne de sensibilisation afin d’expliquer les conséquences de cette pollution lumineuse. Parallèlement, les collectivités locales doivent montrer l’exemple en adoptant des arrêtés permettant de limiter dans le temps et dans l’espace ces illuminations tout en faisant appel aux diodes les plus efficaces énergétiquement. En période de pointe de consommation, tout doit être mis en œuvre pour réduire les consommations électriques. A cet égard, les afficheurs publicitaires doivent être mis à contribution en cessant le gaspillage électrique inhérent au fonctionnement des publicités lumineuses.

Enfin, les illuminations de Noël doivent être réservées… aux périodes de Noël ! A étendre à l’infini cet éclairage festif durant plus de trois mois, parfois sept jours sur sept, 24h sur 24h, ces illuminations perdent leur signification. Les mairies doivent mieux encadrer ce type d’illuminations qui sont aux festivités de Noël ce que le 4x4 en zone urbain est à l’automobile particulière, une façon de briller qui éclipse partiellement notre lucidité écologique.

L’artificialisation du ciel nocturne conduit à une pollution lumineuse qui mélange allègrement le jour et la nuit, transformant les citoyens éclairés en insomniaques allumés et noctambules illuminés. Le 21è siècle nous impose de réapprendre à vivre avec les contraintes écologiques. Les rythmes jour/nuit ainsi que les rythmes saisonniers doivent être mieux pris en compte y compris dans la gestion des flux lumineux.

Les associations organiseront à cet effet, le 21 décembre prochain, le premier jour de la nuit, date du solstice d’hiver. Cette opération sera l’occasion de démontrer que le degré de convivialité et de solennité des fêtes de Noël ne peut pas être directement proportionnel au nombre d’ampoules allumées. Gageons que les collectivités locales sauront se saisir de ce moment pour promouvoir l’intérêt de préserver et sauvegarder une nuit étoilée, vectrice de rêve et source de repos.

 
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