Le Canard Enchaîné - 10/11/2010
Le Manuel du parfait petit Grenelle

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Trois ans après, le ministre Borloo continue de se lancer des fleurs. Artificielles !

TRIOMPHE à la soviétique ! Des tas de chiffres impressionnants. Un bilan largement positif. Quelques bémols pour montrer que tout n'est pas gagné, loin de là, mais qu'on va dans le bon sens. Trois ans pile après le Grenelle de l'Environnement, qui, clamait alors Sarkozy, lancerait la « révolution » écologique et stupéfierait la planète, le ministre Borloo vient de tenir conférence de presse à tapage, brandissant d'un air ravi les 222 pages d'un « rapport indépendant d'évaluation ». Lequel rapport est enthousiaste sur les résultats du Grenelle : « 96 % des démarches ont été engagées » et « 257 engagements sont réalisés ou en cours de mise en oeuvre » ! Il n'y a guère que « 11 engagements à redéfinir » !

Mais qui donc a pondu ce « rapport indépendant » ? Un « comité d'évaluation » composé d'un sénateur UMP, Jean-François Le Grand, d'un pédiatre, Alain Grimfeld, d'une syndicaliste reconvertie, Nicole Notat, et d'un climatologue Jean Jouzel, lesquels sont tellement « indépendants » que tous ont présidé un « groupe de travail » lors du Grenelle. Pour les aider à emballer le rapport, on les a flanqués du cabinet d'audit Ernst & Young, qui n'a aucune compétence particulière dans le domaine de l'environnement (gage d'indépendance !) mais s'y connaît en audit de banques et d'assurances (gage d'indépendance !) Au moment où Borloo, très content de son coup, parle de lancer un « Grenelle de la fiscalité » décortiquons la méthode Grenelle, si riche d'enseignements.

1. Noyer le poisson. Ne traiter qu'un sujet à la fois permet à la contestation de s'organiser, voir la réforme des retraites ou la loi très chahutée sur les OGM. Au contraire, discuter de tout à la fois pour arriver à une gigantesque loi fourre-tout, un « monstre législatif », présente l'énorme avantage d'égarer le simple citoyen, qui, n'y comprenant plus rien, laisse les « experts » faire leur cuisine. Lors du Grenelle, ni sympathisants écolos ni grand public ne se sont mobilisés : ouf !
2. Piéger les naïfs. Piètres négociateurs, les écolos se sont montrés incapables de définir une ligne en deçà de laquelle ils auraient dû se retirer : « Lorsque tous les sujets sont sur la table des négociations, dit l'écolo Stéphen Kerckhove dans un excellent petit livre-bilan (1), personne n'est en mesure de définir à quel moment la partie est perdue, laissant supposer que le fait de négocier est en soi une victoire. » Du coup, ils ont avalé jusqu'au bout les couleuvres avec le sourire.
3. Donner l'impression d'un vrai débat. Mettre les parties concernées autour de la table ronde, écolos, syndicats, patrons, gouvernement, et faire croire à l'opinion qu'au bout de deux mois de concessions mutuelles, bon sens aidant, ils vont aboutir à un honorable compromis, « c'est passer sous silence que ce compromis va servir de base de discussion à un nouveau compromis ! » note Kerckhove. En effet, après les parleurs interviennent les vrais décideurs : les parlementaires. Lesquels ont passé à la moulinette les 268 « engagements » pris en octobre 2007. Et ils en ont mis, du temps, pour les vider de leur contenu : la loi Grenelle 2 n'a été votée qu'en juillet dernier...
4. Transformer un rattrapage de retard en avancée grandiose. Objectif fixé par l'engagement n° 121 : 6 % de la surface agricole sera bio en 2010. Objectif repris par la loi en allongeant le délai : euh, çà sera en 2012. On n'en est aujourd'hui qu'à 2,46 %... Mais pas grave, puisque les taux de progression sont (évidemment) fulgurants ! Et rares sont ceux qui se rappellent qu'en 2007 dix pays européens dépassaient déjà les 6 % de surface cultivée bio...
5. Faire passer le respect des engagements européens pour autant de triomphes du Grenelle. La disparition des ampoules à incandescence, l'interdiction des phosphates dans les lessives : ces mesures du Grenelle étaient imposées à la France par des directives européennes. Elles ont carrément été labellisées « Grenelle ».
6. Semer les mots qui tuent. Il suffit d'écrire que tel aménagement ne devra pas voir le jour s'il entraîne des troubles « excessifs », ou que telle mesure « peut » être imposée, ou qu'il faut « limiter » telle nuisance pour vider une mesure de son sens. Le Grenelle est farci de ces délicieux petits mots.
7. Annoncer qu'on arrête tout, sauf... Fini, les autoroutes ! Lors du Grenelle, cette nouvelle a fait la une des journaux. « Jean-Louis Borloo a été clair », ajoutaient-ils. Certes. L'accord était rédigé ainsi : « La capacité routière globale du pays ne doit plus augmenter, sauf pour éliminer des points de congestion et des problèmes de sécurité, ou d'intérêt local. » Du coup, depuis le Grenelle, 19 nouveaux projets autoroutiers ont été lancés, soit 879 kilomètres. Engagement tenu !
8. Présenter les échecs comme des victoires. L'engagement n° 159 prévoit la tenue d'un grand débat sur les nanotechnologies. Il a eu lieu : c'était une parfaite mascarade. Cela ne l'empêche pas d'avoir été comptabilisé comme engagement tenu...
9. Supprimer les mots qui fâchent. La principale mesure de protection de la biodiversité, instituant une trame verte, a été vidée de son sens : dans l'engagement n° 73, elle était « opposable » aux grandes infrastructures. Dans l'article de loi correspondant, elle existe encore mais n'est plus opposable. Toujours verte, mais enterrée !

Et tout est à l'avenant... Bilan : le Grenelle n'a en rien gêné gros appétits, frénésie bétonneuse et grandes nuisances. Routes, aéroport, nucléaire, incinérateurs, etc... tout continue exactement comme avant, mais attention... dans « l'esprit du Grenelle » !

Professeur Canardeau


(1) « Grenelle de l'environnement : l'histoire d'un échec », éditions Yves Michel, 130 p., 10 euros

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