La bataille perdue des écologistes pour la vallée d'Aspe
Le Monde - 17 Janvier 2003


Tout semblait réuni pour faire de l'opposition à la construction du tunnel du Somport et à l'aménagement de la vallée d'Aspe une bataille écologique exemplaire : protection de la nature, refus de la logique du tout-camion et affirmation d'une alternative de " développement durable ".

Dès sa naissance, en 1989, le mouvement de protestation connaît un franc succès. Des comités Somport éclosent un peu partout en France et en Espagne ; 3 180 personnes acquièrent des lots de terrains pour s'opposer aux travaux routiers ; des rassemblements européens réunissent jusqu'à 10 000 personnes ; les grandes organisations écologistes - WWF, Greenpeace ou France Nature Environnement - s'investissent ; TF1 confie à Yves Boisset la réalisation d'un film aux accents d'épopée ; un mythe prend forme autour de " l'Indien " Eric Pététin.

Mais le tunnel est bel et bien construit. Les travaux d'aménagement de la RN 134 qui y conduit ont commencé, et les projets de rocade fleurissent autour de chaque village.

Les facéties de " l'indien "

Les camions ont gagné la bataille. Une quarantaine circulaient chaque jour dans cette vallée étroite et pentue. On en compte aujourd'hui 150. Avec l'ouverture du tunnel, leur nombre devrait exploser, d'autant plus que son franchissement sera gratuit. " C'est pour nous l'échec de dix ans de lutte contre ce projet absurde et honteux ", reconnaît le dernier comité Somport existant, celui de Toulouse. Vendredi 17 janvier, l'ultime carré des opposants devait en être réduit à prononcer un " éloge funèbre " devant l'église d'Accous.

Contrairement à ce qui s'est passé au sujet des barrages sur la Loire ou contre le canal Rhin-Rhône, l'action militante a échoué. Pourquoi ? " Les habitants se sont peu mobilisés, estime Maryse Darsonville, présidente du collectif Alternatives Somport, qui prône une alternative ferroviaire. Dans une vallée qui n'a pas changé depuis un siècle, les aménageurs et les élus promettaient le développement économique. Nous, nous ne promettions que le danger et la pollution. " Au nom du WWF, Martin Arnould regrette : " Nous n'avons pas su unifier la population autour d'un contre-projet crédible, à base de ferroutage et de valorisation des activités agropastorales. " D'autant que les élus, arc-boutés sur leurs prérogatives - François Bayrou, le président (UDF) du conseil général des Pyrénées-Atlantiques, et André Labarrère, le maire (PS) de Pau, en tête -, menaient la charge contre " les romantiques et les irresponsables ". " A droite comme à gauche, ils étaient dans la même logique du miracle de la route ", explique Geneviève Saule, de France Nature Environnement.

Et puis il y a eu la personnalité contestée d'Eric Pététin, activiste souriant mais débridé, individualiste forcené, provocateur excessif dont les initiatives facétieuses décourageaient beaucoup de monde et passaient mal dans ce milieu rural. Au cours des années 1990, " l'Indien " de la vallée fut l'homme le plus condamné de France. Dix fois, les tribunaux l'envoyèrent en prison, aussi bien pour des vols de képis de gendarmes que pour des sabotages d'engins de travaux, et il n'échappa à un long séjour derrière les barreaux qu'à la faveur d'une grâce présidentielle de François Mitterrand. L'homme à la plume de vautour plantée dans les cheveux avait organisé une tribu de marginaux en commando d' " Apaches " qui campaient dans un wagon d'une gare désaffectée transformée en " café alternatif " que les pro-tunnel, organisés eux aussi en commando, firent brûler. Longtemps, la tension fut extrême dans la vallée, et on n'est pas passé loin du drame. Aujourd'hui, après une difficile grève de la faim et deux séjours en hôpital psychiatrique, Eric Pététin est brisé, et il a quitté la vallée. " C'est la première victime du tunnel ", dit son médecin, le docteur Jean-Pierre Verges.

" Eric avait vu juste, on aurait dû l'écouter davantage ; et on le regrette ", reconnaissent maintenant tous ceux qui se sont heurtés, parfois violemment, à lui. Aujourd'hui, la population de la vallée, qui n'a rien vu venir des promesses de développement, ne croit plus aux miracles du tunnel. Elle s'inquiète de l'intensification du trafic routier et de la défiguration du site.

Les élus eux-mêmes ont changé de ton ou se taisent. Le conseil régional d'Aquitaine a mis la réhabilitation de la ligne de chemin de fer à l'étude. C'est à Urdos, dernier village avant l'Espagne, là où Eric Pététin s'était fait rosser de coups de bâton, que l'opposition au tunnel est la plus vive. Mais les pétitions qui circulent viennent un peu tard.

P/

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